Rengaw
J'ouvre les yeux. Il y a un problème. Notre réveil est prématuré. Il ne devait pas en être ainsi.
L'esprit encore brumeux, j'observe autour de moi. Des tuyaux pendent un peu partout, des étais en fer jonchent le sol. Notre vaisseau est en bien piteux état; des autres sarcophages cryogéniques, un seul est encore occupé : notre commandant de bord, le thorax percé de part en part, ne se réveillera plus. Du sang goutte à l'extrémité du morceau de métal planté dans son torse, formant peu à peu une marre rougeâtre à ses pieds. Le brouillard envahit de nouveau mes yeux; je reperds connaissance.
A mon réveil, j'entends chuchoter. J'entrouvre les paupières; personne. Ma tête tourne. Je contemple une fois de plus le désastre. Qu'est-il arrivé ? Les murmures reprennent, angoissants; personne, et pourtant les voix sont si proches...
De l'eau coule sur ma joue. Je lève un doigt, le pose sur mon visage : des larmes. Je pleure. Pourquoi ? Je me mets à sangloter, doucement.
Elles sont toujours là. Elles m'appellent, elles me veulent; je résiste, mais elles sont fortes.
Les Valkyries veulent du sang. Je sors de ma torpeur, me redressant lentement; un pieds devant l'autre, allez, encore un effort, je peux le faire.
Une chose flasque et molle s'oppose à mon pied. Je baisse les yeux...
Un corps est étendu, là, inerte. Je me penche, tâte son pouls. Mort. Ou plutôt morte. C'était notre médecin. Je retiens difficilement un haut le cœur, et reprends ma progression titubante, pas à pas.
Le sas est ouvert; quelqu'un se serait-il réveillé avant moi ? Il y aurait donc d'autres survivants ?
Les parois du couloir tanguent. Je tiens à peine debout; pourtant, il me faut avancer, fuir ces soupirs. Ils paraissent me poursuivre... Non, démons, vous ne m'aurez pas. Pas encore.
Je continue d'avancer, peu à peu, tant bien que mal. Je pose la main sur les conduites parcourant les parois de la passerelle. Rien n'est stable, tout vacille. Le sol se précipite contre mon visage. Je m'évanouis, une fois de plus.
Tout est flou. Pourquoi suis-je allongé par terre ? Ah oui. Mort. Damnation. J'ai un compte à régler avec toi, éternel.
Je me tiens à présent sur les genoux. Un dernier effort. Je me redresse; courage, j'y suis presque. J'atteins, péniblement, la salle des commandes.
Là; elle est là. Elle me tourne le dos, magnifique. Dans sa robe blanche, diaphane, elle ressemble presque à un ange, apparition miraculeuse, venue pour me sauver. Je souris, même si ma grimace paraît plus un rictus de douleur qu'une expression de joie.
Elle m'a senti. Je perçois une tension dans son corps; elle va se retourner.
"Non, ne me regarde pas. Je veux profiter de cet instant."
Elle m'a entendu. Elle ne tourne pas la tête, ne tente pas un geste pour me faire face. Je m'approche d'elle, l'enserre de mes bras.
"Alors, c'est pour maintenant ?"
Elle hoche la tête, d'un air triste, comme désolée.
"Ce n'est pas grave, je me suis préparé toute ma vie pour cet instant."
A travers la vite du cockpit, je vois une boule jaune-orangée, qui grossit à vue d’œil.
"Il n'y a rien que je puisse faire ?"
Je n'ai pas grand espoir; elle fait non de la tête. J'observe ses boucles dorées, son nez délicat, ses lèvres pulpeuses. Elle est si belle, magnifique; je m'estimais moins chanceux. La planète se rapproche, seconde après seconde. L'ordinateur de bord commence à grésiller :
"COLLISION IMMINENTE. ALERTE : COLLISION IMMINENTE. TEMPS AVANT IMPACT : UNE MINUTE."
Je la fixe dans les yeux. Plongé dans son regard, je m'y noie un instant.
"TEMPS RESTANT AVANT IMPACT : 38 SECONDES."
Je détache mes pupilles de ses iris bleutés, pour contempler à nouveau l'astre qui se précipite à notre rencontre.
"C'est donc la fin..?
_ TEMPS RESTANT AVANT IMPACT : 15 SECONDES."
Elle murmure :
"Oui, c'est la fin."
Sa voix, faisant écho à celle, métallique, des haut-parleurs, est pour moi comme un extase; un carillon de bonheur, une symphonie de douceur. Un ange.
Elle se penche contre moi, et sa poitrine s'écrase contre mon torse. Elle me serre contre elle, alors que le sol de cette planète vient se coller au nez de notre astronef.
Elle est ma Mort, ma Valkyrie, venue me chercher pour m'emmener au Walhalla, paradis des guerriers et des navigateurs.
Plus de douleur.
Plus de brume.
Rien que la lumière.
La lumière...
...et sa voix.
20 août 2012